A la recherche des traces de la barbarie: relectures contemporaines de la Campagne du désert dans la littérature argentine."

                                                                                                                    Maria Angélica Duran

                                                                                                                    Université de Lyon II

 

Regarder le passé, c’est voir la généalogie du présent. Lorsqu’un présent traumatisant, comme celui de la dernière dictature argentine, détruit l’autoreprésentation communautaire en la mettant face à sa propre, inexcusable barbarie, il est indispensable d’en chercher les causes. Ce nous dans lequel la société, écrasée par la faute, ne peut ni ne veut se reconnaître, est ainsi contraint à un exercice collectif d’introspection, d’autoréflexivité, qui ne se limite pas à la pensée, mais qui a des répercussions sur les terrains politique et juridique.

Si les forces sociales qui survivent le trauma sont assez fortes pour avancer dans ce chemin, si elles arrivent à poser les problèmes et à  restituer la légitimité de la loi face aux crimes du terrorisme d’Etat, si elles sont capables de démonter la chaîne de faits et des constructions imaginaires qui a poussé la communauté à excuser l’inexcusable, elles comprennent alors que la vérité recherchée ne peut se trouver qu’en remontant aux sources. Que la violence extrême des évènements qui se sont produits dans le pays entre 1975 et 1983 n’est pas le produit aléatoire d’une éruption subite. Que la matrice de cette violence est peut-être inscrite dans les gènes mêmes de la Patrie. Qu’elle ne peut plus être attribuée à quelqu’un d’autre. Qu’elle nous appartient. Et à ce moment là nous comprenons que, comme l’exprime avec beaucoup d’efficacité Osvaldo Bayer,

 

“Nous vivons le temps du coup de balai, après tant d’années de crimes, de mensonges, de dissimulations, d’obéissances dues, de tout changer pour ne rien modifier. Il semble qu’on a commencé à remuer le pourrissoir et à rattraper par le bout des doigts ceux qui avaient tenu vingt ans dans l’ombre pour continuer à dominer. » [1]

 

    Revenir sur un passé longuement « construit » par les représentations historiques  et idéologiques à partir d’un présent qui les remet en question, c’est aller à la découverte des zones d’ombre de cette Histoire, et très probablement, déterrer des morts, libérer des fantômes. Pour un pays comme l’Argentine, où la dichotomie civilisation-barbarie a été et continue d’être la colonne vertébrale des narratives historiques, cela revient également à mettre en lumière toutes les barbaries commises et oubliées, recouvertes par le mirage idéologique d’un progrès fondé sur l’extermination de l’autre.

Comme le signalent bien Juan Pablo Dabove et Carlos Jáuregui,

 

La culture se présente comme une articulation d’histoires, un inextricable tissu narratif – et tropique – de sens, à la fois produit et déterminant des interactions sociales. Les tropes sont des indices –dans le sens benjaminien du terme – qui nous permettent d’approcher la densité de cette texture culturelle qui, sans cesse, nous écrivons et nous lisons, et dans laquelle nous sommes aussi écrits et lus. [2] 

 

C’est dans le cadre de ces écritures et de ces lectures ou, plutôt, des réécritures et des relectures d’une tradition narrative qu’il faudra interpréter autrement, que le « coup de balai »  dont Osvaldo Bayer fait état commence à avoir lieu dans la littérature argentine actuelle. La voie a été ouverte par la très importante production que la génération précédente a consacrée à la période de la dictature, mais aussi par les procès des militaires responsables, qui sont en cours. La notion de « droits de l’homme », principale conquête de la post-dictature, se projette maintenant sur d’autres étapes de l’Histoire et regarde l’envers caché des récits et des métaphores culturelles. Même les institutions judiciaires élargissent aujourd’hui leur champ d’action et se tournent vers des crimes d’Etat qui précèdent ceux de la dictature des années 70. Ce mouvement, très fort, vers une « vérité » dont le récit n’a pas été fait, inspire sans doute les  auteurs dont je veux vous parler, qui, à la recherche des traces enfouies des barbaries originelles, établissent un lien entre les évènements récents et le génocide des Indiens du sud du pays conduit par l’Armée de la Nation aux ordres du Général Julio Argentino Roca,  entre 1878 et 1884, et connue sous le nom de « Campaña del desierto » (Campagne du désert). Décidée par les plus hautes autorités de l’Etat (le président Avellaneda), votée par les Chambres, exigée par les intérêts économiques des exportateurs de viande et de céréales vers l’Angleterre, qui avaient besoin d’occuper le territoire des Indiens pour augmenter l’étendue des terres productives, cette campagne a toujours été narrée comme une geste héroïque des militaires qui, ayant vaincu les sauvages, ont gagné définitivement la bataille opposant, selon la narrative officielle, la civilisation des villes à la barbarie du « désert ». Le Dr. Pedro Navarro Floria, historien, chercheur du CONICET et Directeur du Centre d’Études Patagoniques de l’Université du Comahue, rappelle, si besoin est, quelle est la fonction de ces mythologies à l’heure de façonner l’imaginaire collectif :

 

« les mythes de l’Histoire [sont] des représentations sociales formulées par des acteurs identifiables et  cohérentes avec leurs intérêts ou leur vision du monde, qui deviennent des  stéréotypes concernant une réalité déterminée, [et qui seront] a-critiquement répétés à travers les générations. »[3]

 

C’est justement pour remédier à la répétition mécanique de ces mythologies mensongères que Leopoldo Brizuela : Pequeño pie de piedra, in El placer de la cautiva –, et notre collègue et ami Néstor Ponce : Una vaca ya pronto serás retournent sur cet épisode crucial de l’Histoire argentine et décident de le raconter en choisissant l’autre perspective ou, plus précisément, la perspective de l’autre.

Tzvetan Todorov affirme dans Mémoire du mal, tentation du bien, que la mémoire exemplaire est celle qui, au-delà d’établir les faits, vise à : 

 

« […]  choisir certains d’entre eux comme plus saillants et plus significatifs que d’autres, à les mettre en relation entre eux ; or ce travail de sélection et de combinaison est nécessairement orienté par la recherche non seulement de la vérité, mais du bien. »[4]

Les auteurs dont nous allons parler ne sont pas des historiens, mais des écrivains. Qu’à cela ne tienne, ils apportent leur pierre à l’édifice de la mémoire, dans la mesure où ils reprennent des faits et des personnages historiques réels, mais se servent de la fiction pour donner corps à leurs interprétations contemporaines des faits. Et ils le font dans le sens de Todorov, sans esquiver la responsabilité morale que leur relecture de l’Histoire implique. Non seulement ils rétablissent une vérité longtemps occultée, déformée et dont on a largement travesti le sens, mais ils cherchent aussi des analogies avec le présent, afin d’éclairer une trajectoire et d’accéder, comme dirait Leopoldo Brizuela, à la « compréhension ».

Les faits et la période historique sur lesquelles travaillent L. Brizuela et Néstor Ponce sont globalement les mêmes. Tous deux actualisent la lutte entre l’Armée argentine et les populations originaires du Sud du pays, les dernières à résister face à la progression des Blancs, mais Brizuela choisit de se centrer sur la fin, lorsque la défaite des Indiens est déjà consommée, tandis que Ponce prend comme point de départ le moment où la Confédération de tribus indiennes est encore puissante, et donne davantage de place aux derniers combats. Tous deux construisent leurs récits autour d’un personnage dont la vie constitua un exemple emblématique des conflits qui traversèrent la société nationale de l’époque : l’adolescent  Ceferino Namuncurá, fils et héritier d’une captive blanche et du dernier cacique du peuple mapuche, Manuel Namuncurá, récupéré par les missionnaires salésiens et destiné par l’Eglise à devenir le saint qui prouverait la toute-puissance divine, puisqu’elle accomplirait le miracle d’humaniser – de sauver – le sauvage. Le « santito », séparé des siens, scolarisé par des prêtres salésiens, sera amené à Rome, présenté au Saint Père et oublié ensuite dans un hôpital romain où la phtisie l’emportera à dix-neuf ans, sans qu’il ait pu retourner dans son pays.  A l’intérieur de cette histoire, dont Brizuela respecte les faits essentiels et Ponce ne reprend que le canevas pour en introduire de nombreuses variations –  à commencer par le nom – et inventer ensuite une fin surprenante, nous identifions des manières diverses de poser le problème de la barbarie et de son contraire dialectique, la civilisation.

La première et la plus évidente est celle de la description réaliste de la violence meurtrière. Dans le cas de Brizuela, elle est racontée souvent soit par un narrateur extérieur soit par des témoins qui occupent une place atypique dans la distribution des rôles et des idéologies, soit par les victimes qui les ont subies et qui ont survécu. L’auteur refuse d’inclure dans son récit les scènes de barbarie indienne que la littérature nationale de la frontière a canonisées, et cela est justifié parce que les protagonistes directs de son récit sont déjà des Indiens en partie acculturés, pris au piège d’une inclusion imposée par les autorités politiques et ecclésiastiques. Lorsque le guerrier apparaît, il est évoqué par la mémoire d’un ex-caporal de l’Armée, hanté par la peur et la haine, qui enseigne la menuiserie aux enfants de l’ESMA. À ses cours arrivera un jour Ceferino, et le caporal essaiera de se venger sur lui du traitement qu’il a subi dans le passé. Mais avant tout, il lui raconte son histoire :

 

« […] par une nuit de lune où je dormais amarré a la berge d’un arroyo, un Indien est venu furtivement placer son canot bord à bord avec le mien et il m’a réveillé en m’agrippant par les cheveux et il a appuyé le tranchant de son coutelas à l’endroit habituel de l’égorgement…Mais ce n’était que le début de longs supplices. »

« Cette Indien » dit le vieillard en saisissant le petit par les cheveux et en appuyant lentement, très lentement, le tranchant de sa lame sur le maigre cou sale, « était peut-être ton père, mon garçon. » Et là, à la grande satisfaction du vieillard, l’enfant n’eu d’autre ressource que de pisser de frayeur. »[5]

 

La référence à la tristement célèbre ESMA, l’Ecole Supérieur de Mécanique de l’Armée[6], est un anachronisme délibéré imaginée par Brizuela pour éveiller des échos symboliques : Ceferino Namuncura assista, lors de sa période d’instruction et avant que son voyage à Rome ne soit décidé, à des cours dans une École de la Marine, qui pourrait être considérée comme l’antécédent de l’ESMA du XXe siècle. Brizuela s’autorise, sans jamais tomber dans  l’explicite,  à placer une double instance de torture –celle du passé, celle du présent de sa narration (du caporal par l’Indien, de Ceferino par le caporal), dans ce lieu dont José Pablo Feinmann a dit : « l’ESMA, c’est nôtre Auschwitz »[7]. Il n’a pas besoin d’en dire plus. Tout lecteur aura compris que les forces obscures qui « travaillent » le pays étaient déjà à l’œuvre au XIXe siècle, comme le signale le philosophe que nous venons de citer:

« Ce que l’ESMA cristallise ce sont les innombrables tendances qui existaient auparavant et qui confluaient vers elle. Si l’ESMA a existé, c’est parce que notre passé n’est pas innocent et parce que notre futur a  la densité de s’approprier forcément de cette culpabilité et de la porter de mille et une manières pour qu’elle ne se répète jamais ».[8] 

Mais là où le noyau de la douleur – du soldat ou de l’Indien, puisque tous les deux ont été des instruments entre les mains du Pouvoir –  devait mettre en scène la barbarie, le récit se tait. Les deux scènes sont annoncées, l’une par la parole du caporal, l’autre par son geste, mais elles ne sont pas racontées. Le caporal a survécu à sa rencontre avec l’Indien sauvage, et les conséquences de sa haine ne seront pas trop graves pour Ceferino, qui, lorsqu’on l’interrogera plus tard, expliquera la légère estafilade sur sa gorge  par un accident. Cette marque, identique à celle que porte le caporal lui-même, les lie tout les deux dans une structure gémellaire, à la fois solidaire et contradictoire : l’un se voit dans l’autre, et c’est la peur qui les enchaîne. Image éloquente d’une Histoire d’intolérance, où il n’y a pas de place pour un autre rôle que celui de l’ennemi :

 

« Benavídez savait que cette légère estafilade sur la gorge de l’enfant, identique à celle que lui-même dissimulait sous les plis de son menton, était une parole que tout sauvage entendait à la perfection, la seule qui possédait en commun la langue des Indiens et la langue des Blancs. Et cette parole disait : tu es dans le camp de l’ennemi. »[9]

 

Lorsque cet épisode a lieu, le cacique Namuncurá s’est déjà rendu, le massacre s’est accompli. Un soldat fou et un enfant terrorisé sont les résidus qui en témoignent. Folie et terreur qui, sous le même signe, dans le même lieu, presque un siècle plus tard, reviendront produire une rupture définitive de l’Histoire nationale : cette fois il n’y aura plus de signes, plus de parole, seulement des suppliciés qui ne pourront jamais montrer leurs blessures, parce que les corps sur lesquels elles sont inscrites ont disparus.

D’autres témoins donnent d’autres versions : le Général Victorica et le prêtre Rafael del Viso, chargés par le Général Roca d’amener le cacique ranquel Chimpén prisonnier dans une cage, s’acquittent de leur tâche sans aucun enthousiasme, et préféreraient  une politique plus clémente vis-à-vis des Indiens. Ils font partie d’un régiment à la funeste renommée, connu comme le « Bataillon du Diable », 

 « […] qui accueillit l’ordre d’extermination par des acclamations obscènes […] Et pendant toute une journée d’été, du haut d’un escarpement le Prêtre et Le Général durent assister au spectacle des cruautés et tortures qui, au long de tant de mois d’inaction, avaient fermenté dans ces cervelles démentes, et qu’eux-mêmes étaient loin d’imaginer lorsqu’ils taxaient Roca d’  « impitoyable » et d’ « enragé». [10]    

 

Si Brizuela souligne la barbarie émanant de l’Etat, le roman de Néstor Ponce, de son côté, reprend volontiers les figures installées depuis longtemps dans la tradition de la littérature nationale de la frontière, comme celles du malón[11], de la captive blanche, des sacrifices rituels de chevaux, des combats acharnés entre les soldats et les Indiens. En ce qui concerne les Indiens, il reprend souvent les représentations canoniques d’une violence déchaînée, sans jamais oublier de rappeler les massacres commis par les militaires. Du point de vue de l’extermination de l’autre, de la cruauté et de la torture, nous aurions du mal à décider qui est le plus barbare. Il ne s’agit pas là d’une simple « inversion » des représentations conventionnelles, destinée à sauver pour la postérité l’image des populations originaires, les délivrant ainsi de cet héritage qu’elles continuent d’endosser encore aujourd’hui, mais de mettre en lumière une constante historique selon laquelle rarement le plus fort fait preuve de clémence lorsqu’il parvient à dominer le plus faible. Si la barbarie est l’une des manifestations du chaos, d’une altérité qui ne répond pas à la raison –ou, du moins, qui ne répond pas à notre raison – et qui déborde les limites de la contention nécessaire pour la vie en société, les uns comme les autres se situent au-delà de cette frontière. Pourtant, cette spécularité des comportements ne vaut pas équivalence, et un certain nombre de procédés de déplacement par rapport aux modèles sont mis en œuvre pour en moduler la portée et en infléchir le sens. Contrairement aux hypotextes historiques ou littéraires, les récits donnent voix à une multiplicité de locuteurs, qui appartiennent à des couches diverses de la population et qui composent ainsi une mosaïque d’histoires racontées à partir de subjectivités bien distinctes, situées des deux côtés de la fracture culturelle. L’entrecroisement de perspectives s’opère sans que les auteurs explicitent les jonctions, par simple contigüité ou juxtaposition, mais également par collision ou par résonnance. Dans les deux cas, néanmoins, il y a des voix prioritaires qui soutiennent le complexe dispositif narratif, et qui rendent compte des points de vue : d’un côté, des prêtres qui dessinent une stratégie d’évangélisation pour les tribus indiennes, mais aussi des stratégies politiques en accord ou en dissidence avec les pouvoirs de l’Etat ; et de l’autre, les Indiens eux mêmes. Leopoldo Brizuela se sert souvent dans ses récits d’un narrateur à la troisième personne qui adopte la vision de ses personnages, en se déplaçant des uns aux autres et cela sans se départir d’une perspective  omni compréhensive, qui semble tisser, au fur et à mesure du récit, les innombrables fils d’une histoire à la fois projetée ver le futur et réalimentée par le passé. Si nous ajoutons à cela un ton prophétique, qui n’est pas loin des constructions discursives propres aux textes religieux, nous voyons se configurer une instance narrative qui oscille entre le geste visionnaire et un savoir au-delà de toute contingence, affranchi du temps des calendriers. C’est justement cette qualité qui permet d’inclure dans un même mouvement de la pensée – de la lecture – des évènements éloignés dans le temps mais proches par leur dimension catastrophique, qui se font écho avec une intensité d’autant plus saisissante que les rapprochements sont a priori plutôt insolites :

 

« Dans cette passion d’obéir aux ordres des maîtres et des surveillants ; dans cette avidité d’apprendre, avant tout autre chose, le Règlement du Parfait Etudiant ; dans cette fascination qu’exerçaient sur lui les règles qui gouvernaient la vie quotidienne des prêtres, et celles que bridaient ses rapports avec tous les enfants, lui conférant à la fois anonymat et singularité ; dans son émerveillement, enfin,  devant cet appareil de lois régissant l’existence d’une communauté chrétienne, Ceferino Namuncurá laisse paraître une intuition dont au reste les ultimes implications lui échappaient, et que la société des Blancs elle-même mit longtemps à percevoir.

Près de quarante ans plus tard, par exemple, Heinrich Himmler en personne dut faire face à la surprenante révolte des geôliers du camp d’extermination de Sobibor avant que lui vint une intuition identique, laquelle fournit la solution de tous ses problèmes et lui valut par surcroît une distinction exceptionnelle décernée par Adolf Hitler. »[12]

 

Nous voyons comment ce savoir opère de façon inverse à l’habituelle : nous considérons normal de faire référence aux faits du passé pour appuyer nos arguments lorsque nous analysons des faits historiques, mais ici le narrateur se remet à des faits du futur pour donner à ceux du passé une consistance qu’ils n’avaient pas encore, au moins au niveau des consciences, lorsqu’ils se sont produits. Établir une analogie entre la bureaucratie de l’Église dans l’Argentine en construction du XIXe et la bureaucratie des camps de concentration nazis au XXe signifie faire rejaillir sur « l’appropriation » dont Ceferino a été l’objet tout le poids des dérives génocidaires de l’Allemagne hitlérienne, et inclure les peuples originaires dont Ceferino faisait partie dans la série d’exterminations qui n’ont trouvé leur vrai nom qu’à partir de Nuremberg. Si cette démarche pouvait être –et de fait, elle l’est – questionnée sur le terrain de l’historiographie, rien n’empêche l’écrivain de semer son texte de croisements qui mobilisent l’ensemble de l’histoire connue pour interpréter les faits qu’il narre, et d’apporter ainsi l’épaisseur de sa conscience d’Argentin du XXIe siècle – qui a connu, d’ailleurs, d’autres appropriations beaucoup plus récentes – à la lecture de la Campagne du désert. Néstor Ponce, quant à lui, ne fait pas autre chose lorsqu’il attribue au plan élaboré par le General Roca dans le but d’exterminer le Sauvage, les mots suivants : « La consigne est de détruire les rebelles, leurs alliés, les complices, les indifférents »[13], paroles qui résonnent dans la mémoire de tous les Argentins depuis qu’elles furent prononcés, en 1977, lors d’un discours publique par le Général Ibérico Saint-Jean, gouverneur de la province de Buenos Aires pendant la dernière dictature militaire, au sujet des « subversifs ». Ou bien ces propos, mis dans la bouche de maître Navarro : « Des excès ? Bien sûr, comme dans toute guerre. Celle-ci est une guerre sale, non conventionnelle »[14], propos qui résument la justification des militaires de la dictature lorsqu’ils répondent à l’accusation de crime contre l’humanité. Dans cette même dynamique d’entrecroisements, interférences et glissements qui font que le présent de l’Histoire irrigue le passé de la narration, en signalant des symétries, des analogies, des superpositions, des réitérations, Néstor Ponce  décrit en ces termes la douleur des mères indiennes dont les enfants ont été déportés, tués ou enlevés pour être utilisés comme main d’œuvre servile dans les estancias :

 

Les indiennes iront un jour demander des comptes au gouvernement pour le sort des leurs, comme des folles, elles iront frapper aux portes des ministères et se réfugieront dans l'attente sous la Recova, dans  la confusion et l’odeur de friture, de sueur, entre les cris des vendeurs et les aboiements des chiens chassieux. Lorsqu’il pleuvra, elles mettront sur leur tignasse un fichu blanc. Et elles tourneront autour de la place, en traînant  leurs pieds carrés. […] En demandant des comptes pour le sort des leurs.»[15]

 

Deux massacres qui se rejoignent à un siècle de distance, deux appropriations illégitimes qui affichent des objectifs de « rééducation » totalitaire et une même chaîne de douleur et de dévastation qui prête, au tournant d’une ligne d’écriture, à ces mères indiennes du XIXe les actes, les symboles et le poids politique des Mères de la Place de Mai, ces folles exemplaires du XXe siècle grâce à qui les processus de mémoire et de justice contemporains ont pu être portés et partagés par tous. D’une certaine manière, dans le texte de Néstor Ponce les procès actuels contre les militaires de la dictature sont aussi, au niveau du sous-entendu, des procès contre le Général Roca et ses militaires exterminateurs d’Indiens. Les images des Indiens du XIXe luttant contre le Blanc qui les dépossède de leurs terres et de leurs cultures et celles des « subversifs » du XXe  se battant pour une utopie révolutionnaire, tous les deux vaincus par le terrorisme d’Etat,  deviennent ainsi une seule image qui se dédouble sans cesse, déployant ses variantes d’horreur à travers une histoire qui les a cachées sous le tapis des récits triomphants. Cela est possible entre autre parce que le pays s’est engagé pour la première fois dans un processus de vérité et de justice qui constitue, d’une certaine façon, l’exacte contrepartie de la première rupture dont parlait  José Pablo Feinmann, puisqu’il s’inscrit sous le signe de la fin de l’impunité. Le regard qui pénètre, collectivement et institutionnellement, les dessous de la défaite de l’humanité incarnée par les évènements de la dernière dictature opère ainsi une sorte de redressement des consciences qui dépasse le passé récent pour illuminer le passé plus lointain. Une histoire à tiroirs[16] jalousement fermés à clef montre soudain le double fond du discours historiographique, et si traduire en justice les responsables de l’extermination des Indiens n’est plus possible, la correction du jugement historique est en cours. Nous n’avons pas ici le temps d’entrer dans les détails, mais si nous procédions à une comparaison entre les documents historiques concernant le discours des « roquistas » pour justifier et célébrer la Campagne du désert, et ceux des militaires de la dictature des années 1970 pour justifier et glorifier le « Proceso de Reorganización Nacional »[17], les coïncidences seraient flagrantes. La filiation idéologique, malgré le déplacement d’une cible ethnique vers une cible politique, est évidente ;  la continuité, toute proportion gardée, des intérêts et des groupes de pouvoir qui soutiennent les mêmes stratégies : élimination, déportation, enlèvement, violation des femmes, appropriation d’enfants ne saurait pas, non plus, nous surprendre. Nous avons indiqué plus haut que cette opération, discutable mais pas inenvisageable dans le domaine de l’Histoire[18], peut s’effectuer de façon moins polémique dans la pratique de la littérature qui s’attelle à retisser le tapis des représentations en montrant le revers de la trame, et en forçant des simultanéités impossibles, des achronies correctrices. Mosaïque ou patchwork, ces textes récupèrent ce que la lecture libérale avait mis au rebut et l’insèrent, non sans violence, à la place que lui accorde la compréhension d’après la cassure qui a fait, selon les mots de José Pablo Feinmann, « de notre historie, une autre histoire », une histoire des victimes. C’est à partir de la douleur de cet après que l’écriture se tourne vers le pêché originel : le premier génocide argentin, dont pendant plus d’un siècle la communauté n’avait pas voulu se souvenir. Et c’est toute l’horreur de la tragédie récente qui rejaillit sur l’Armée glorieuse des hommes « civilisés ». Deux faux récits épiques qui tournent à la tragédie, une double honte à assumer. Et à repenser.

Si la barbarie ne renouvelle pas vraiment ses méthodes, l’écriture qui se donne la tâche de la mettre en perspective ne se limite pas à montrer les actes et à les interpréter. A côté des images du sauvage si enracinées dans la tradition nationale, et qui ont été dramatiquement modulées pour faire disparaître derrière cet écran toute postérité, les Indiens ont perdu leur parole et son devenus invisibles. Les deux auteurs qui nous occupent tentent, chacun de son côté et parfois en empruntant des chemins semblables, de libérer cette parole enfouie et de percer cette invisibilité forcée. Les récits fragmentaires qu’ils composent, nous l’avons déjà signalé, proviennent d’une multiplicité de voix de témoins, qui s’alternent et s’entrechoquent pour inaugurer un espace polémique. Mais la pratique du témoignage renvoie également, et avec la même force, à la fixation de la société plus récente sur ce même genre, celui du témoignage des militants survivants qui sonne et résonne encore, chaque jour, à chaque audience des procès en cours. Le témoignage est le récit subjectif d’une catastrophe collective, le récit qui fait, comme aucun autre, autorité. La plupart de ceux qui parlent le font ainsi non seulement comme observateurs, mais comme victimes, et il n’y a pas seulement une parole dite mais aussi un corps qui a été supplicié et qui est en soi une écriture. Chez Brizuela la voix de Ceferino lui-même ne s’entend jamais – tous les autres parlent de lui, collent les morceaux de son existence pour en faire un être à la fois mythifié et, en dernière instance, insaisissable. Son corps est souvent au centre du récit, déplacé, puni, menacé ou miné par la maladie. Sa parole est souvent transcrite par les autres, mais elle n’est jamais assumée par lui-même. Ceferino est dit par les autres et, en somme, il est ce que chaque témoin veut qu’il soit. Sa mutité ouvre un trou dans la reconstruction, qui vise bien l’impossibilité d’être celui qu’il est ou plutôt celui qu’il est devenu. Chez Ponce, Cipriano est l’un des narrateurs : il transmet sa vision mythique du monde et sa voix est souvent celle d’un oracle, puisque ses rêves sont des rêves prémonitoires.  Là où le Ceferino de Brizuela est muet et terrorisé, le Cipriano de Ponce possède la sagesse de la magie et parle doublement : par ses récits (ceux  qu’il vit, ceux  qu’il voit en rêve) mais également par son corps, qui montre les stigmates du saint. Les chevilles de Cipriano exhibent souvent, surtout pendant ou après ses transes divinatoires, des blessures ou des trous. Il n’est pas supplicié par le Blanc –les prêtres qui l’accompagnent voient en lui un nouveau prophète –  mais par la connaissance du destin de son peuple. Le lecteur contemporain verra, là aussi, des échos d’autres chevilles serrées par des chaînes, dans lesquelles semblerait se prolonger le martyre du petit Indien.

De pair avec la récupération littéraire d’une voix, qu’elle soit manquante ou incantatoire, écrite ou traduite, oraculaire ou défaillante, les deux écrivains restaurent une visibilité déniée. Brizuela a recours aux photos : prises et développées, décrites au sein des récits, elles sont aussi à la portée du lecteur. Reproduites entre les pages du livre, elles nous regardent et nous obligent à les regarder. Les personnages travaillent dans une chambre noire (« Revelación ») pour les tirer du passé et leur rendre une présence. Les os du cacique Calfucurá, grand-père de Ceferino, conservés dans le Musée de La Plata, lui seront rendus un jour après les avoir identifiés grâce à un numéro d’enregistrement. Ces ossuaires d’Indiens légitimés par la science du XIXe siècle font écho aux fosses communes du XXe. Dans les deux cas, ce sont les photos des disparus qui occupent leur place et, au-delà, occupent le monde. Ou, ce qui est presque la même chose, le livre. Dans le cas de Ponce, c’est le rêve de Cipriano qui, comme un film, raconte les faits atroces de la guerre qui se déroule ailleurs, très loin. Sa vision provient d’un délire prophétique, auquel fera pendant un autre délire, celui de la folie du capitaine blanc qui torture par haine de l’Indien. D’une barbarie à l’autre se joue une conception du droit : défense de la survie physique et culturelle du côté des Indiens, annihilation raciste sous la bannière du progrès, de l’autre. La barbarie naît  de la peur de l’autre, le déni en est le corollaire, les instruments la mort, le silence et l’oubli. Mais la barbarie la plus barbare est celle qui émane du pouvoir.

Un dernier élément commun des discours des deux écrivains : la dimension poétique. Elle atteint chez Brizuela une qualité proche du discours sacré, tandis que Néstor Ponce laisse cours à la prolifération métaphorique qui transfigure la réalité en hallucination. L’un comme l’autre empruntent ce qui aurait pu être la voix des Indiens, s’imprègnent de leurs mythologies, et tout en reprisant le tissu troué de leurs cultures, trouent à leur tour le récit serré, obturé, du simulacre national inventé par le Blanc. Entre le vide et la saturation, entre la poésie et la mort, ou comme le dit Néstor Ponce, entre le pus et l’oubli, les fantômes des tribus décimées et ceux des révolutionnaires vaincus se lèvent pour interpeller la communauté de leurs descendants, mais aussi pour les conduire. Relire, revoir, repenser. Défaire pour recomposer et réfléchir pour apprendre à porter la mémoire de la vérité. L’humanité a failli en se livrant à la barbarie, au sens propre comme au figuré. Mais lorsque l’Indien cessera d’être un discours pour redevenir un Homme, en le reconnaissant elle se reconnaîtra. La barbarie est encore sans doute ce noyau  obscur que la raison ne peut pas pénétrer, mais elle est aussi fondée sur un récit qui nous dessaisie de nous-mêmes si, comme dit Tzvetan Todorov, « La peur des barbares est ce qui risque de nous rendre barbares »[19] Le fait de mettre des mots sur l’histoire déniée de l’Autre, quel qu’il soit, fait de la littérature un acte d’expurgation discursive : nous pourrons alors affirmer, avec Tony Morrison, que « quand vous enlevez la haine, il ne reste plus que la douleur, et quand vous enlevez la culpabilité, il ne reste que la honte. »[20] Deux remparts, peut-être, contre des futures barbaries.

 

                                              



[1] Bayer, Osvaldo, « El dentista del General Roca », in : Página 12, 7 juin 2003: “Estamos viviendo el tiempo de la escoba, después de tantos años de crímenes, mentiras, disimulos, obediencias debidas, de cambiar todo para no modificar nada. Al parecer, se ha comenzado a revolver los podrideros y sacar de las pestañas a los que se habían aguantado veinte años en las sombras para seguir dominando. » C’est nous qui traduisons.

 

[2]« La cultura se presenta como una articulación de historias, un intrincado tejido narrativo – y trópico – de sentido, producto y determinante de interacciones sociales. Los tropos son índices (en el sentido benjaminiano) para aproximarnos a la densidad de esta textura cultural que continuamente escribimos y leemos, y en la cual también somos escritos y leídos. » : Dabove, Juan Pablo et Carlos Jáuregui, « Mapas heterotróopicos de América Latina », in : Heterotropías : narrativas de identidad y alteridad latinoamericana, Instituto Internacional de Literatura Iberoamericana, Universidad de Pittsburg, Pittsburg, 2003, p. 8. C’est nous qui traduisons.

[3] « Los mitos en la historia [son]: representaciones sociales formuladas por actores identificables y consistentes con sus intereses o su visión del mundo, que se constituyen en estereotipos acerca de una determinada realidad y se repiten acríticamente durante generaciones », Navarro Floria, Pedro, extrait de la lettre envoyée le 23 novembre 2004 à Juan José Cresto, président de la Academia Argentina de la Historia et  directeur du Museo Histórico Nacional, en réponse à l’article que ce dernier publia dans le quotidien La Nación sous le titre « Roca et le mythe di génocide », où M. Cresto  justifiait l’extermination des indiens  et minimisait son importance. La lettre fut censurée par le journal, ce qui explique sa publication par des médias alternatifs en ligne.  ww[3] w.mapuexpress.net/?act=publications&id=88

[4] Todorov, Tzvetan, Mémoire du mal, tentation du bien. Enquête sur le siècle. Robert Laffont S.A., Paris, 2000, p. 186.

[5] Brizuela, Leopoldo, Petit pied de pierre, in : Le plaisir de la captive, Jose Corti, Paris, 2006, p. 98-99.

[6] Le plus grand CCD (Centre clandestin de détention) de l’Argentine à l’époque de la dictature. On estime à 5000 le nombre de prisonniers qui sont passés par l’ESMA, dont seulement 200 auraient survécu.

[7] Feinmann, José Pablo, Pensar y escribir después de la Esma, in Vea y lea, ar.geocities.com/veaylea2000/feinmann/25-3-00Feinmann.htm

[8] Feinmann, José Pablo, idem : « Lo que cristaliza en la ESMA son innumerables tendencias que existían antes y que hacia ella confluían. Si la ESMA existió, es porque nuestro pasado no es inocente y porque nuestro futuro tiene la densidad de apropiarse necesariamente de esa culpa y sobrellevarla de una y mil maneras para hacerla irrepetible. » Ce nous qui traduisons.

[9] Brizuela, Leopoldo, Petit pied de pierre, in Le plaisir de la Captive, op. cit., p. 99.

[10] Brizuela, Leopoldo, Petit pied de pierre, op. cit., p. 81.

[11] Malón : Ensemble d’indiens qui attaquaient les hameaux de frontière, pillaient et tuaient les habitants blancs, incendiaient les maisons et  enlevaient les femmes pour en faire des captives.

[12] Brizuela, Leopoldo, Petit pied de pierre, in : Le plaisir de la captive, Jose Corti, Paris, 2006, p. 127.

[13] Ponce, Néstor, Una vaca ya pronto serás, op. cit., p. 95.

[14] ¿Excesos ? Por supuesto, como en toda guerra. Ésta es una guerra sucia, no convencional. » (p. 158)

[15] Ponce, Néstor, Una vaca ya pronto serás, op. cit., p. 147: « Las indias van a ir a reclamarle un día al gobierno por los suyos, como locas van a ir a golpear las puertas de los ministerios y se van a guarecer a la expectativa en la Recova, entre la confusión del olor a frituras , a sudor, los gritos de los vendedores y los ladridos de los perros legañosos. Cuando llueva, se van a poner sobre las crenchas un pañuelo blanco. Y van a dar vueltas a la plaza, arrastrando las patas cuadradas. […] Reclamando por los suyos. » 

[16] César Aira, in Episodios en la vida de un pintor viajero (Rosario, Beatriz Viterbo Editora, 2003, p. 81), reprend sous le mode carnavalesque le récit du malón indien, tout en émettant un jugement historique rétrospectif : los indios estaban saliendo de los armarios, como secretos mal guardados” (les indiens sortaient des armoires, comme des secrets mal gardés).

[17] La dictature (1976-1982) choisit, d’ailleurs, ce nom qui fait allusion à « l’Organisation Nationale » menée par l’Etat argentin  en 1880 –le même qui extermina les indiens – et dont elle se réclame l’héritière.

[18] Nous pensons aux actuelles discussions autour des relectures de l’Histoire française, autour de l’esclavage par exemple, et récemment illustrées par la polémique entre l’historien Pierre Nora et Mme. la députée Christiane Toubira

19] Todorov, Tzvetan, La peur des barbares, Robert Laffon, Paris, 2006, p. 18.

20] Morrison, Tony, « Mon rêve américain », interview réalisée par Philippe Boulet-Gercourt pour Le Nouvel Observateur, n° 2294, Paris, 23-29 octobre 2008.