Publié dans Rio de la Plata, n° 28, Paris, p. 256-261.
Le nouveau souffle de Néstor Ponce
Néstor Ponce n'est pour aucun des membres du CELCIRP un inconnu, aussi n'évoquerai-je ici que très brièvement sa biographie. D'origine argentine, Néstor Ponce enseigne actuellement à l'université de Rennes, après avoir été en poste pendant plusieurs années à l'université d'Angers. Professeur d'espagnol, il est spécialiste de littérature hispano-américaine. Il travaille également comme assesseur aux Éditions du Temps. Auteur de nombreux articles et essais sur la littérature et la culture hispano-américaines, il est avant tout écrivain. En 1981, il publie un recueil de poèmes intitulé Sur. Quelques années plus tard, en 1998 paraît El intérprete, lequel obtient en 1997 le premier prix du Fondo Nacional de las Artes. En 1998, La bestia de las diagonales, second roman de Néstor Ponce, est finaliste du Premio Planeta. Il est publié un an plus tard, en 1999.
Ces deux romans attachants à divers titres, qui révélent de la part de l'auteur une grande maîtrise narrative et une certaine audace dans le choix de la thématique — le rôle déterminant attribué à un personnage de noir n'est pas si fréquent dans la littérature argentine —, ont déjà fait l'objet de conférences et d'articles. (Qu'il nous soit permis de rappeler ici notre présentation de La bestia ..., le 19 mai 2000, à l'invitation de la Fondation Argentine de la Cité Internationale Universitaire de Paris, dans le cadre d'une réflexion sur le nouveau roman policier argentin, et l' article intitulé «Norma y utopía en La bestia de los diagonales, de Néstor Ponce», paru en décembre 2000, dans le n°4 de ALP (Angers-La Plata) , que nous lui avons consacré, ainsi que notre article sur El intérprete, publié dans la revue Rio de la Plata, dans le cadre de l'Hommage à Paul Verdevoye. Ce roman, signalons-le au passage, avait eu l'heur de plaire tout particulièrement à ce dernier). La bestia de las diagonales et El intérprete seront sous peu traduits en français aux éditions André Dimanche.
Aujourd'hui, ce sont deux textes récents qui retiendront notre attention: un recueil de nouvelles intitulé Perdidos por ahí (Siglo Veintiuno Editores) et un roman, Hijos nuestros. A la différence des deux publications précédentes, qui relèvent repectivement du roman historique — pour El intérprete —, et du roman policier — pour La bestia de las diagonales —, et dont l'action se déroule au XIXème siècle, sur les continents américain et européen, les deux nouvelles œuvres de Néstor Ponce nous renvoient cette fois-ci de façon privilégiée à notre époque, très exactement au monde contemporain, sur lequel se focalise toute l'attention des divers narrateurs. (Seule une nouvelle sur un total de huit, «El signo de la pus», qui de façon significative se situe dans le prolongement direct de La bestia de las diagonales, nous renvoie à ce XIXème siècle mis en scène antérieurement.) L'intérêt que l'auteur décide de porter aujourd'hui au monde actuel — et qui ne fait aucun doute — se traduit par l'apparition d'une multiplicité d'espaces fragmentaires et déhiérarchisés: l'Argentine, la France, les Pays-Bas, les métropoles cosmopolites, les villages somnolents d'Amérique ou d'ailleurs, arbitrairement animés, le temps d'un festival, comme le Lurgères de la nouvelle intitulée «What a wonderful day», servent tour à tour de point d'ancrage à la fiction. Il semble que Néstor Ponce se soit fixé désormais pour objectif de mettre à nu les codes et les «mythologies», au sens barthien du terme, de nos sociétées actuelles, tout comme il l'avait déjà entrepris dans ses textes précédents, qui mettaient à mal bien des mythes grandiloquents, bien des vérités officielles de ce XIXème siècle argentin brillant et impitoyable à la fois, aux élites imbues d'une véritable passion du progrès et de la civilisation.
Le monde contemporain, perçu dans son apparente banalité quotidienne, se coule comme naturellement dans tous les textes: tantôt, par le biais d'une allusion à une «rave party» un peu particulière — une «rave party de jazz», combinant ironiquement, dans ce monde en proie à la mondialisation, au multiculturalisme, à l'hibridation plus ou moins réussie, un certain raffinement classique et un goût bien moderne pour l'agression sonore —, tantôt à travers la présence, bien plus inquiétante, d'une marche militaire ou d'une proclamation radiodiffusée, qui nous rappelle de façon sourde la présence mortifère de la dictature argentine. C'est le plus souvent, à la vérité, de violence urbaine qu'il est question chez Néstor Ponce, dont la thèse doctorale, ne l'oublions pas, était précisément centrée sur l'étude du monde urbain. .
Dans ses fictions, la vie ordinaire s'avère ponctuée par de tragiques accidents de voitures, en partie liés — il convient de le souligner — à la misère, à l'existence de petits métiers dangereux exercés dans la rue, au milieu des voitures, par des enfants démunis, encore que l'ombre du viol plane aussi sur la mort de la jeune fille de la nouvelle intitulée «Magdalena, hasta nunca o Dios mío»); de séquestrations de passagers dans des bus argentins, comme c'est le cas dans les toutes premières pages de Hijos nuestros ; de crimes sordides ayant pour cadre des bidonvilles argentins (les tristement célèbres «villas miserias» qui cernent trop souvent les grandes villes); de pauvres gens essayant pitoyablement de subsister en ramassant toute sorte de détritus — les fameux «cartoneros» dont les télévisions du monde occidental ont récemment popularisé l'image —; ou de comités d'habitants («juntas de vecinos») s'épaulant mutuellement, avec courage et dignité, afin de limiter les effets dévastateurs du dénuement.
La cruauté de notre temps se donne à voir sans fard, mais ne nous y trompons pas. L'écriture de Néstor Ponce n'a rien de didactique. Elle répudie tous les stéréotypes du «realismo social» : les schémas binaires, la transparence, les affrontements trop ouvertement idéologiques, les intentions moralisatrices si longtemps attachées à la production narrative latino-américaine des XIXème et XXème siècles, en un mot, ce «goût de vieux», de déjà vu, cette esthétique surannée que critique, au détour d'une phrase, un des personnages de «What a wonderful day». Le monde contemporain est bien là, hétérogène et ambigu, plus volontiers suggéré que clairement identifié, plus ressenti que méthodiquement analysé, perçu le plus souvent à travers le profond sentiment de solitude et d'abandon qu'il engendre. Il acquiert même parfois une certaine évanescence poétique, tout onettienne, apparaît sous un jour presque irréel, quand soufflent par exemple sur la capitale ou les villages de la côte argentine ces vents capricieux et déréalisants, tout chargés de poussière ou de sable. Précisons toutefois que, contrairement à ce que l'on pourrait penser, le passé ne manque pas de resurgir lui aussi, à la faveur d'un retour en arrière, d'une réminiscence fugitive, comme si la compréhension du présent ne pouvait faire l'économie de la remémoration des périodes antérieures. Ainsi, les années 30 ou l'histoire de l'évolution de la capitale argentine font-elles avec naturel leur apparition dans des fictions pourtant centrées sur l'époque contemporaine, dont elles contribuent par contraste à souligner la spécificité.
Les fictions de Néstor Ponce accordent en effet à la mémoire, tant individuelle que collective, un rôle de tout premier plan : ses nouvelles et ses romans fourmillent de mille anecdotes, souvenirs et récits faussement secondaires. Marqué au sceau d'une oralité que l'exil de l'auteur — ou, pour le moins, l'éloignement de sa terre natale — rend vraisemblablement particulièrement précieuse et chargée de connotations émotionnelles, restituant les multiples inflexions de la langue populaire et de l'argot de Buenos Aires (le lunfardo), ouvert aux rythmes saccadés propres aux toutes nouvelles générations, le dernier roman de Néstor Ponce, Hijos nuestros, donne la juste mesure de ce second souffle, de cette «seconde manière» narrative de l'écrivain.
Ce roman relève tout à la fois du récit de vie (la «novela testimonial», particulièrement prisée en Amérique latine et dans le monde hispanique depuis ces trois dernières décennies), de l'enquête journalistique et, plus que tout, du désir effréné, étranger à toute classification normative, à toute considération savante — sur le canon, la norme, la frontière, la trangression générique...— de «raconter pour comprendre», pour se comprendre aussi. Car c'est bien de raconter qu'il s'agit en effet avec humour et tendresse, pour se sentir tout simplement vivant. Le texte de Néstor Ponce tient donc tout à la fois du discours factuel et du discours fictionnel. Mais faut-il vraiment s'en étonner? Comme ne cesse de nous le rappeler Genette, notamment dans Fiction et diction, les dérives fictionnelles — pour la plus grande joie du lecteur, nous empressons-nous de rajouter de notre côté — guettent insidieusement toute aspiration à l'objectivité. La subjectivité, le souvenir autobiographique, voire le fantasme personnel — comme le reconnaît bien volontiers l'auteur lui-même —, ainsi que les lectures littéraires ne manquent pas d'inscrire leur marque sur le texte et sur la réalité que celui-ci prétend prendre en considération. Le texte s'ouvre alors, consciemment ou non, à toutes les voix narratives fondatrices de la modernité, à tous les intertextes majeurs ou tout simplement aimés. Ainsi percevons-nous dans les fictions nostalgiques et truculentes à la fois de Néstor Ponce, marquées au sceau de la modalisation, de l'ambiguïté, et parfois même du merveilleux, un écho de Roberto Arlt, de Juan Carlos Onetti, d'Osvaldo Soriano et de Tomás Eloy Martínez. Perdidos por ahí, son récent recueil de nouvelles, et Hijos nuestros, son tout dernier roman, par les incertitudes qu'ils mettent en scène, avec un sens avéré du suspens rappelant le goût de l'auteur pour le roman policier, et par une certaine cohérence balzacienne du monde romanesque qu'ils tissent sous nos yeux — les personnages y passent d'une nouvelle à l'autre ou de la nouvelle au roman —, font du lecteur de Néstor Ponce un captif volontaire, en attente de nouvelles et énigmatiques fictions.
Maryse Renaud
(Université de Poitiers)